« Les œuvres des vrais écrivains seules méritent qu’on débatte à couteaux tirés (…) un vrai écrivain suscite des débats mortels chez les vrais lecteurs, qui sont toujours en guerre », écrit Mohamed Mbougar Sarr au début de La plus secrète mémoire des hommes (Éditions Philippe Rey), de la même verve vibrante qui porte tout son roman. On espère que les délibérations autour de la table des jurés Goncourt, aussi « vrais » lecteurs soient-ils, seront tout de même restées cordiales et pacifiques pour distinguer le lauréat 2021.

Le secrétaire général du prix, Philippe Claudel, a indiqué que l’écrivain avait été élu « au premier tour par six voix », précisant que « des voix » étaient également allées à deux autres des quatre finalistes, Sorj Chalandon et Louis-Philippe Dalembert, aucune voix ne s’étant portée sur Christine Angot, déjà lauréate du prix Médicis.

Le Sénégalais de 31 ans faisait figure d’outsider face à ses aînés mais l’originalité de son roman, enlevé et plein de ferveur, véritable célébration de la littérature, non sans défauts et captivant de bout en bout, avait fait de lui un possible favori au fil des semaines.

Portrait hétéroclite d’une diaspora courageuse

Il s’agit du quatrième livre de l’écrivain, qui fait fi et s’amuse des classifications réductrices entourant les littératures africaines en français, parfois englobées sous l’appellation « francophone » comme s’il s’agissait d’un genre en soi. C’est d’ailleurs l’œuvre inclassable d’un autre auteur sénégalais, fictif et au parcours chahuté et en partie mystérieux, un certain T.C. Elimane, qui sert d’appui à sa fiction. Il explore ainsi la littérature du XXe siècle, observe les vanités et les rouages de sa réception jusqu’à nos jours. Surnommé « le Rimbaud nègre », admiré par plusieurs générations d’auteurs africains, T.C. Elimane est un prétexte à une réflexion plus ample, déroulée au fil du journal bien contemporain du narrateur, Diégane Latyr Faye.

Ses stimulants récits enchâssés font rire et s’émouvoir, le héros de Mohamed Mbougar Sarr étant nourri par ses rencontres, femme aimée, amis écrivains, romancière sénégalaise lui offrant le récit d’un passé envoûtant, et même le Christ lui-même descendu de la croix pour une conversation personnelle et vivifiante avec le jeune athée. Entre tribut à ses aînés et affirmation audacieuse du nouvel élan de sa génération, Mohamed Mbougar Sarr offre le portrait hétéroclite d’une diaspora courageuse : « Ceux qui sont partis ». Une aventure commune, et « une aventure poétique ». Il écrit : « Savoir dire poète ou poésie dans toutes les langues d’un pays qu’on découvre, n’est-ce pas un geste poétique ? N’est-ce pas la naissance même de la relation poétique ? »