Philippe Lançon, prix Femina 2018 pour Le Lambeau : «On n'a pas besoin de héros»

05 novembre 2018

Le journaliste, victime le 7 janvier 2015 de l'attentat contre Charlie Hebdo, a raconté le calvaire de sa reconstruction physique et mentale dans un livre qui est déjà un grand succès de librairie. En mai , il racontait son expérience au Figaro.

Le jury du prix Femina a désigné Philippe Lançon lauréat 2018 pour son livre Le Lambeau. Quatre autres auteurs étaient en lice: David Diop avec Frère d'âme (Seuil), Gilles Martin-Chauffier pour L'Ère des suspects (Grasset), Diane Mazloum avec L'Âge d'or (JC Lattès) et Pierre Notte pour Quitter le rang des assassins (Gallimard).

«Je n'ai simplement pas éprouvé de colère.» Le journaliste Philippe Lançon était présent le 7 janvier 2015 lors de la conférence de rédaction de Charlie Hebdo. Il était là quand les terroristes sont entrés dans la salle et ont fauché douze vies. Lui a survécu, mais sa mâchoire a été détruite par les balles. Dans son livre Le Lambeau, il raconte le calvaire de sa reconstruction longue et douloureuse, que ce soit physiquement ou mentalement. Son ouvrage est aujourd'hui en lice pour les prix littéraires Femina et Renaudot. Philippe Lançon s'est confié dans un entretien au Figaro le 11 mai.

«Je ne suis ni sondeur, ni sociologue, ni politicien, et en plus je suis assez pessimiste»

Philippe Lançon

«Un livre, on l'écrit tout seul, avec un plaisir difficile, et j'avais suffisamment de problèmes à surmonter pour écrire le mien sans me préoccuper de savoir comment, un jour, il serait reçu, indique-t-il, refusant de penser aux récompenses que son ouvrage peut recevoir. Je ne suis ni sondeur, ni sociologue, ni politicien, et en plus je suis assez pessimiste. Aujourd'hui, je me dis simplement ceci: cet événement, croisant et révélant la vie d'un homme qui en a été victime et qui le raconte de cette façon-là, intime et sans tricherie, a touché plus de lecteurs que je ne pouvais l'imaginer.»

Pour Philippe Lançon, Le Lambeau n'a pas été son «moyen de survivre». «La survie a eu lieu avant, à l'hôpital, au jour le jour, d'opérations en séances de rééducation, et aussi bien sûr en famille et avec les amis. Je n'ai commencé à écrire Le Lambeau que quand la vie me semblait à peu près assurée», raconte-t-il.

«L'esprit critique (...) est bien vivant»

Philippe Lançon explique avoir voulu être le plus honnête possible, au risque de donner des détails qui peuvent choquer son lectorat. «Je me suis contenté de raconter, aussi précisément et intimement que possible, l'attentat dont j'avais été victime avec d'autres, ajoute-t-il. Par exemple, si je décris la cervelle de Bernard Maris, c'est parce que c'est la première chose que j'ai vue en ouvrant les yeux après le départ des tueurs. (...) Ne pas le faire, ne pas entrer dans cette vue et cette vision qui ouvraient pour moi la porte du monde d'après, c'était renoncer à écrire.»

«Non seulement la colère n'entrait pas dans les chambres où je luttais, mais je crois vraiment que, si elle avait été là, elle n'aurait pu qu'ajouter au mal que j'éprouvais»

Philippe Lançon

Le journaliste déplore que l'attentat a fait de lui «un enfant de 50 ans, saturé d'angoisses et d'images» qu'il essaye «d'attraper comme des lucioles dans la nuit». Mais, il n'a «pas éprouvé de colère». «Comment en éprouver vis-à-vis d'une paire de jambes noires et d'une voix presque douce qui dit “Allah Akbar“ entre chaque tir à bout portant?, précise-t-il. Non seulement la colère n'entrait pas dans les chambres où je luttais, mais je crois vraiment que, si elle avait été là, elle n'aurait pu qu'ajouter au mal que j'éprouvais.»

Philippe Lançon évoque également son passage à l'hôpital et l'accompagnement dont il a fait l'objet. «Les chirurgiens m'ont appris ou rappelé l'importance de la précision, de la décision, de la modestie face à la nature, et qu'il faut la fermer quand on n'a rien de certain à dire: une très bonne école, détaille-t-il. (...) On a besoin d'un système accueillant et efficace, intelligent et patient avec le patient ; on n'a pas besoin de héros.»

Malgré toutes les polémiques, Philippe Lançon est certain d'une chose: «L'esprit critique, le sens de la farce, la caricature, le second degré, l'insolence envers toutes sortes de bigots, de pouvoirs et d'hypocrites, tout cela est bien vivant. Ce qui est mort le 7 janvier, ce sont des hommes.»

Source : Le Figaro

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