Nouvelle-Calédonie: pourquoi choisir entre "la France" et "l'indépendance"?

03 novembre 2018

C’est un petit bout de France, à 17.000 kilomètres de Paris, dans le Pacifique-Sud : la Nouvelle-Calédonie. Dimanche, le destin de ce territoire français va peut-être changer. Une partie des habitants sont appelés à se prononcer "pour" ou "contre" l’indépendance. En cas de victoire du "oui", la Nouvelle-Calédonie deviendra un État. C'est le vieux rêve des indépendantistes et cela marquerait un nouveau tournant dans l'histoire houleuse de cet archipel. Mais pour beaucoup sur place, choisir la France ou l’indépendance reste un dilemme. 

"Je suis contre le système colonial"

A proximité du marché central de Nouméa, la capitale de la Nouvelle-Calédonie, quelques affiches annoncent l'enjeu de ce référendum. Sur la première, on peut lire "Oui, pour un pays, une nation, un État, un peuple". "Le peuple"... en référence aux Kanaks, le nom donné aux populations autochtones de Nouvelle-Calédonie. Cette affiche porte la signature du FLNKS (Front de Libération nationale kanak socialiste), le parti indépendantiste historique. Un parti qui regroupe aujourd'hui les deux courants pour le "oui" : l'Union calédonienne et l'Union nationale pour l'indépendance.

Jacques Nyiteij est un militant de la première heure. Cet ancien officier de Marine est convaincu que la Nouvelle-Calédonie doit rompre avec la France. "Je ne suis pas contre le peuple français, c’est un grand peuple, explique-t-il. Mais je suis contre le système colonial et, ce système-là, on veut l’enterrer définitivement, fermer la parenthèse du système colonial en Kanaky-Nouvelle-Calédonie."

"Mon cœur vote du côté kanak, mais ma tête me dit 'Reste Français'

Il n'y a pas que des affiches pour le "oui" qui trônent sur les panneaux prévus à cet effet. Sur d'autres pancartes, on peut lire "Non à l'indépendance, la France est une chance". Un avis partagé par une partie des habitants.

Marceline Bolo, femme au foyer, ne sait pas comment l'archipel fera pour organiser sa souveraineté si le territoire ne bénéficie plus de l'aide française. "La France, elle a tout fait pour nous, on a l’école, on a les hôpitaux, on a tout. On a vraiment besoin de la France", estime-t-elle.

Un peu plus loin ... Sosefo Caofifenua, retraité, est hésitant : "Mon cœur, il vote du côté kanak, mais ma tête me dit 'Reste Français'. Et je pense qu’on ne va peut-être pas aller voter".

Une histoire houleuse, entre violence et transferts de compétences

Pour comprendre la complexité du débat sur l'indépendance en Nouvelle-Calédonie, il faut se replonger dans l'histoire particulière de ce territoire du Pacifique-Sud. Au 19e siècle, l'endroit n'attire pas les appétits coloniaux tant il est éloigné des grandes routes commerciales.

Il faut attendre l'arrivée au pouvoir de Napoléon III, et sa volonté affichée d'étendre l'influence de l'Empire français, pour voir la signature de l’annexion de la Nouvelle-Calédonie à la France, le 24 septembre 1853. Le but est "d'assurer à la France dans le Pacifique la position que réclament les intérêts de la marine militaire et commerciale" et d'y établir une colonie pénitentiaire. 

Très vite, la colonisation a des conséquences sur la population kanak. L'État devient propriétaire des meilleures terres et les autochtones sont repoussés. En 1878, une révolte kanak est réprimée dans le sang : 600 insurgés sont tués et 1500 kanaks sont contraints à l'exil. Un "régime de l'indigénat" est instauré pour contrôler les populations locales qui sont même soumises à des restrictions concernant leurs déplacements.

1946 : la Nouvelle-Calédonie devient territoire d’outre-Mer

Il faut attendre 1946 pour que la Nouvelle-Calédonie cesse d'être nommée colonie. L'endroit devient officiellement "territoire d'outre-mer" et les populations locales obtiennent la nationalité française et les droits civils qui y sont liés, comme la liberté de circulation ou le droit de vote (qui ne deviendra effectif qu'en 1957).

1984 : la création du FLNKS 

Les poussées indépendantistes s'intensifient et le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) est créé en 1984 en vue d'appeler au boycott, par les populations kanaks, des élections visant à renouveler l'Assemblée territoriale de la Nouvelle-Calédonie. Le FLNKS instaure d'autorité un "gouvernement provisoire" de ce qu'il appelle la future Kanaky (le mot "Nouvelle-Calédonie" en kanak).

Mai 1988 : l'assaut de la grotte d'Ouvéa, 21 morts 

Pendant plusieurs années, la Nouvelle-Calédonie va vivre des moments de violence dont une prise d'otage dont l'issue reste aujourd'hui dans toutes les mémoires sur le territoire. 

Le 22 avril 1988, l'occupation d'un poste de gendarmerie par des militants indépendantistes tourne mal et quatre gendarmes sont tués.

Suite à cela, une prise d'otage débute dans le grotte de Gossanah, sur l'île d'Ouvéa. Des militants du FLNKS retiennent sur place plusieurs gendarmes. Après une tentative de négociation, l'assaut est donné dans la grotte le 5 mai 1988...  Le GIGN intervient, 19 Kanaks et 2 militaires sont tués.

Juin 1988 : les accords de Matignon

Après ces tragiques événements, le 26 juin, le président du FLNKS, Jean-Marie Tjibaou, le leader du mouvement anti-indépendance Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR) et le Premier ministre français de l'époque, Michel Rocard, signent les accords dits "de Matignon".

Quelques mois plus tard, Jean-Marie Tjibaou et un autre cadre du FLNKS sont assassinés par un indépendantiste kanak opposé aux accords de Matignon.

1998: l'accord de Nouméa 

Dix ans après Matignon... place à Nouméa. Cet accord marque une nouvelle étape vers l'émancipation progressive du territoire : 72% des habitants de Nouvelle-Calédonie approuvent l’accord par référendum. Ce texte dessine l'avenir institutionnel de l'archipel et prévoit explicitement l'organisation d'un référendum sur l'accession à la pleine souveraineté avant fin novembre 2018. 

L'accord de Nouméa donne à l'archipel un statut unique. Une "citoyenneté de la Nouvelle-Calédonie" est aussi mise en place, préalable indispensable à une future potentielle "nationalité". L'accord prévoit également que la France transfert à la Nouvelle-Calédonie l'ensemble des attributions de l'État français et les moyens pour les mettre en œuvre à l'exception des pouvoirs régaliens (défense, police, justice, affaires étrangères). Si le référendum de ce dimanche penche en faveur du "oui", alors la France transférera également ces pouvoirs à la Nouvelle-Calédonie.

Le référendum est prévu ce 4 novembre

"Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ?": c'est la question à laquelle vont répondre une partie des habitants, ceux qui résident en Nouvelle-Calédonie de manière continue depuis au moins le 31 décembre 1994. Le destin de l'ensemble de l'archipel sera entre leurs mains ce dimanche.

On sait déjà que les Kanaks représentent moins de 50% de cet électorat et que tous ne sont pas acquis à la volonté indépendantiste.

Pour l'instant, les sondages donnent le "non" gagnants. Si le "non" l'emporte, l'accord de Nouméa prévoit l'organisation d'au moins une nouvelle consultation à l'avenir. En cas de victoire du "oui", la Nouvelle-Calédonie sortira progressivement du giron français. La réponse définitive tombera ce dimanche soir.

Source : RTBF

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