Yanuwana fait entendre la voix des Amérindiens de Guyane

27 juin 2018

Une délégation d’Amérindiens de Guyane arrive aujourd’hui à Paris, à invitation du député écologiste Yannick Jadot. Christophe Pierre, porte-parole de Jeunesse autochtone, sera du voyage. À 25 ans, le Kali’na, natif du village de Terre Rouge près de Saint-Laurent du Maroni, est l’un des opposants au projet minier Montagne d’or. Mais aussi le porte-voix d’un peuple premier qui veut faire entendre sa voix.

Rares sont ses visites à Cayenne sans passer par le fort Cépérou. Là, au XVIIe siècle, ses ancêtres, indiens galibis, las des persécutions quotidiennes, se sont révoltés contre les colons français de la Compagnie de Rouen. Trois cent soixante-dix ans plus tard, les armes ne tirent plus. Mais les mots de Christophe Pierre tentent de résonner encore plus fort.

Terre Rouge, où réside Christophe Pierre, est située près de Saint-Laurent-du-Maroni. | Ouest-France

Porte-parole de l’association Jeunesse autochtone de Guyane, Yanuwana Tapoka - son nom amérindien - égrène calmement les raisons qui l’ont poussé avec ses pairs à se rendre à Paris : « Le projet Montagne d’or est inacceptable. Nous ne pouvons tolérer que des multinationales pillent et retournent la terre sacrée où ont vécu nos anciens et grandiront nos enfants et petits-enfants. Cet or rend fou. »

Douze ans pour extraire 85 tonnes d'or

Depuis des mois, lui et ses amis se battent aux côtés d’autres collectifs guyanais contre ce projet de mine d’or à ciel ouvert, porté par des investisseurs canadien et russe : 85 tonnes d’or à extraire pendant douze ans sur une surface de 800 hectares. « Cette lutte nous apprend à combattre ensemble, autochtones et Guyanais, contre un géant et réaffirmer la force de cet héritage qui lie notre mode de vie à la terre. » Une tradition enracinée là bien avant qu’un autre Christophe, Colomb, découvre ces côtes d’Amérique du Sud en 1498 « et ouvre la voie à ceux qui nous ont décimés ». Les Amérindiens guyanais ne seraient plus aujourd’hui que 10 000, vivant entre la forêt amazonienne, le littoral et les deux fleuves du Maroni et de l’Oyapock.

Alors de manifestation en conférence publique, de plateau télé en studio de radio et post sur les réseaux sociaux, Christophe Pierre répète inlassablement les trois piliers de leur action : « apprendre notre culture, partager avec la communauté et protéger l’environnement. »

Christophe Pierre, alias Yanuwana Tapoka (son nom amérindien) est le vice-président du Grand conseil coutumier de Guyane. | Valérie Parlan.

Au-delà du débat aurifère, ce père de famille aimerait en finir avec « l’image folklorique des bons indiens à plumes » pour porter haut et fort « les valeurs des peuples premiers et souverains afin d’aider la société guyanaise à s’interroger sur toutes les identités qui la composent au XXIe siècle ». Ambitieuse introspection pour une population de 280 000 habitants, riche de six peuples amérindiens, de bushinengue, descendants des esclaves noirs-marrons, de créoles, de métropolitains, des voisins brésiliens, surinamiens ou encore d’Haïtiens, de Chinois, de réfugiés hmongs du Laos…

« Le combat et les luttes de nos pères »

Le militant, cinéaste engagé, l’admet, la scène finale du film est loin d’être tournée : « Nous n’inventons rien, nous reprenons le combat et les luttes perdues de nos pères. » Lui qui fut chargé de mission auprès du sous-préfet aux communes de l’intérieur se dit lucide, la cause autochtone « a vraiment besoin d’actions après les paroles et les promesses des élus d’ici et de Paris. Combien de rapports de missions restés dans les tiroirs ? Combien de générations sacrifiées, acculturées notamment par l’emprise de l’évangélisation, combien de terres jamais rétrocédées, combien de jeunes retrouvés au bout d’une corde parce que sans repère et espoir dans un territoire qui ne les reconnaît pas et ne leur offre pas d’avenir ? »

À l’évocation de plusieurs suicides de jeunes Amérindiens ces dernières années, Yanuwana réfute l’idée d’une seule détresse autochtone : « Leur geste raconte le désespoir de toute une jeunesse guyanaise. Nous sommes en ordre de marche pour l’aider à retrouver du sens, une colonne vertébrale pour se tenir debout. Je le dis aux jeunes : si t’as pas de raisons de vivre, trouves-en une de mourir. » Le verbe est volontairement cru, « à l’image de la réalité brutale ».

« Dénoncer tout ce qui nous paralyse »

Une terre de haute technologie d’où les fusées décollent de Kourou mais où le chômage sévit, l’orpaillage illégal détruit, l’immigration clandestine galope, le trafic de drogue explose et les services publics saturent. « Pour dénoncer tout ce qui nous paralyse, nous n’avons pas hésité à nous mobiliser lors des grandes manifestations sociales du printemps 2017. » Quand les 500 frères cagoulés défilaient en noir, eux arboraient le rouge symbolique de leur communauté.

Récemment élu vice-président du Grand conseil coutumier de Guyane, instance de dialogue et de réflexion née de la loi sur l’égalité réelle en outre-mer, Christophe Pierre, conscient de tentatives de récupération, espère que son peuple sera mieux écouté « sans être instrumentalisé au profit de querelles politiques locales et nationales ». Comme l’est devenu le projet de la Montagne d’or, adoubé par de nombreux élus guyanais, vanté par le président Emmanuel Macron mais que Nicolas Hulot, le ministre de la transition écologique, qualifiait il y a quelques jours encore de « surdimensionné » et peu « opportun ».Christophe PIerre a rendez-vous au ministère vendredi.

Source : Ouest France

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