Décrochage scolaire. En Guyane, les jeunes aussi veulent décoller

31 juillet 2018

y a un an, les Guyanais manifestaient contre l’insécurité et pour un meilleur avenir. Mais à 7 000 km de Paris, les fusées décollent plus haut qu’une jeunesse rêveuse d’une France plus prometteuse.

Reportage

«Nelson Mandela disait une chose à ne pas oublier: Je ne perds jamais. Soit je gagne, soit j’apprends. » Dans la salle de quartier de la Crique, les jeunes écoutent religieusement leur « boss ». Ce mentor, c’est Nahel Lama, président de l’association Les Frères de la Crik, directeur adjoint aux affaires culturelles de la ville de Cayenne mais aussi, le titre en impose ici, champion de MMA, un sport de combat très populaire dans le département ultramarin.

Depuis une dizaine d’années, avec une poignée de médiateurs et de potes du coin, il se bat pour que les gamins de cet ancien ghetto ne partent pas «trop en vrille».

Un boulot colossal dans ce quartier historiquement appelé Village chinois, mais longtemps surnommé Chicago tant on y tuait pour un rien, trafiquait, agressait quotidiennement… Alors quand ce vendredi de juillet, Nahel invite les jeunes à une « journée des citoyens d’avenir de Guyane », il y a de l’émotion et de la fierté dans les regards.

«Pour la première fois, on honore onze élèves ayant réussi le CAP, le brevet, le bac… C’est une façon de valoriser ceux qui se tiennent à l’école. Et dire à ceux qui ont échoué, on se relève de la défaite.» Xavier parade avec sa distinction : «On n’est pas que des voleurs et des dealers. On a travaillé pour y arriver. Quand tu vis ici, où un mauvais regard se transforme vite en sale bagarre, il faut s’accrocher dur.» Et beaucoup dévissent. En Guyane, le taux de décrochage scolaire avoisine les 40 %, ils sont 33 % à quitter l’école sans diplôme et, dans la vie active, 44 % sont touchés par le chômage.

« Ça rapporte plus que l’école »

Une plaie éducative pour le développement du département puisqu’il est l’un des plus jeunes de France : 43 % de la population a moins de 20 ans et la démographie est en progression constante. Il y a quelques jours encore, un rapport parlementaire épinglait le malaise de l’école guyanaise : la moitié des jeunes en grande difficulté de lecture, 16 % de professeurs contractuels faute d’enseignants qualifiés, une majorité des établissements en Zone d’éducation prioritaire renforcée…

Xavier croise tous les jours ceux qui «braquent et bricolent, parce que ça rapporte plus que l’école». Ou se transforment en mule en ingérant des capsules de cocaïne pour faire ensuite la navette entre Cayenne et Paris afin d’alimenter un juteux trafic de stupéfiants sur le sol européen. L’aller-retour rapporte gros : 3 000 à 4 000 € le transport in corpore. Nahel Lama les reconnaît vite : «Ils narguent les autres avec leurs histoires de métropole, nippés comme des princes après avoir fait les soldes à Châtelet - Les Halles. C’est désolant mais beaucoup l’ont fait, rêvent de le faire et refaire.»

De l’argent gagné facilement en cumulant les activités souvent non déclarées porte un nom en Guyane : « jober ». On brade ses bras à la journée sur un chantier, on bosse pour une heure à décharger un camion, faire le ménage, remplir des rayons, dealer… «Le travail illégal est l’un des drames de cette jeunesse, remarque Patrice Faure, préfet de Guyane. Les jeunes sont la richesse et la force de ce territoire. Alors il faut les former dans l’excellence, les payer dignement et les déclarer normalement. Quand cette jeunesse vieillira, qui paiera sa retraite si on ne respecte pas son travail?»

L’an dernier, lorsque des milliers de Guyanais se sont mobilisés contre l’insécurité, le manque de services publics et d’emplois, les jeunes de la Crik ont peu défilé. «On a surtout contenu leur colère, raconte Nahal Lama. Ils étaient prêts à mettre Cayenne à feu et à sang tant ils ont du mal à se projeter dans l’avenir autrement que par la destruction. On a le devoir de leur faire relever la tête.»

« Savoir d’où l’on vient »

Au commissariat de Cayenne, les sept fonctionnaires de police et la psychologue de la Brigade de protection de la famille, ex-brigade des mineurs, écoutent ces jeunes délinquants mais aussi victimes en pertes de repères, fracassés et agressés par leurs pairs, brinquebalés d’une société bâtie sur un vieux modèle colonial et traditionnel à une société nourrie à la mode occidentale.

«Les enfants morflent ici, constate l’une des fonctionnaires. Si la base éducative et parentale défaille, les problèmes scolaires, économiques et sociaux s’enchaînent. Dans des familles souvent nombreuses, les petits sont livrés tôt à eux-mêmes. Avec une précocité sexuelle marquée, des enfants font des enfants… Sans oublier les jeunes de l’exil et de l’immigration pour qui c’est parfois compliqué de trouver une place.» Pas simple non plus du côté des jeunes autochtones amérindiens ou bushinengues, descendants des esclaves noirs-marrons, leur « péyi » a tellement changé en si peu de temps.

À la maison de quartier de la Crique, Nahel Lama se moque de savoir si ses diplômés viennent du Surinam, du Guyana, d’Haïti, du Brésil, du Laos, de Chine, de tous ces pays pourvoyeurs de main-d’œuvre et de peuplement depuis des siècles dans l’immense territoire départementalisé en 1946. «Savoir d’où l’on vient est primordial, mais ces jeunes doivent avant tout se sentir citoyens guyanais. C’est en s’engageant dans ce territoire, en s’y formant que la jeunesse gagnera un avenir.»

Source : Ouest France

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